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Révision : 14 avril 2014
Le monde de l’autre côté de la page (ou d’Hachette à hashtag !)
 
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Suite au petit-déjeuner que j’ai animé à l’invitation de l’association Culture Papier le 12 mars 2014, nous avons eu envie avec Jacques de Rotalier, analyste et consultant bien connu dans le secteur des papiers graphiques, de confronter nos points de vue à partir de ses lettres d’information des mois de janvier-février 2014 (Douze ans de veille) et mars 2014 (Retour aux fondamentaux ?).

Lorenzo Soccavo (Avril 2014)

 

À l'aube d'une nouvelle ère

   
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  Lorenzo Soccavo
Lorenzo Soccavo
     

Je le dis tout de suite : je partage les constats de Jacques, ce sentiment d’accélération, de déconcentration et de stress qui semble engendré par les supports informatiques et les masses de données qu’ils nous renvoient. Je garde un profond attachement au papier et, en tant moi-même que lecteur vivant ces changements, je comprends la légitimité et la pertinence des interrogations et des inquiétudes concernant la fatigue oculaire, les différences d’attention et de mémorisation entre la lecture sur papier et celle sur écrans.

Mais alors ! Que faire ? Pouvons-nous faire machine arrière, ou même seulement suspendre le mouvement ?

Non. Et de plus, si nous observons le monde autour nous, alors nous sommes bien forcés de constater que la multiplication de nouveaux dispositifs de lecture et le développement de l’édition numérique ne sont que des épiphénomènes d’un changement de monde bien plus vaste.

Je pense que nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère. Et si je travaille sur la lecture dans cette période de mutations profondes, c’est parce que je pense que la lecture ne se limite pas à l’imprimé, et qu’elle est de surcroît une activité essentielle pour décoder le monde et ses réalités multiples.

Faire le pari de l'innovation anthropologique

À en croire le neuropsychologue Stanislas Dehaene dans son essai Les neurones de la lecture (Odile Jacob éd., 2007), ce n’est pas le cortex qui au cours de l’évolution se serait modifié pour que nous puissions un jour lire des textes écrits, mais les hommes qui ont spontanément adapté leurs systèmes d’écriture pour que la lecture leur soit plus facile et moins ambiguë. Cette inventivité humaine serait soutenue par une certaine plasticité de nos circuits neuronaux aptes à répondre à de nouveaux besoins comme, par exemple, passer de la reconnaissance d’objets au déchiffrage d’écritures.

D’un autre côté, les histoires de la lecture – je me réfère entre autres à Une histoire de la lecture dans le monde occidental, collectif sous la direction de Guglielmo Cavallo de l’université La Sapienza de Rome, et Roger Chartier de l’EHESS (Éditions du Seuil, 2001) – nous permettent d’appréhender comment les pratiques de lecture évoluent dans le temps conjointement à l’évolution des supports et des dispositifs.

Je pense que nous devons faire le pari de l’innovation… anthropologique. Faire confiance à l’homme qui dans son histoire est passé des tablettes d’argile aux “liseuses”, même si je suis personnellement très critique à l’égard de ces dernières. Notre vigilance doit se porter sur l’essentiel qui n’est pas du domaine marchand. Je veux parler de la littératie, notre capacité à utiliser l'information écrite dans la vie quotidienne, et de plus en plus l’e-littératie.

Comment passer à une translittératie, élaborer ses stratégies pour tirer le meilleur à la fois de l’imprimé et du multimédia ?

Le futur du livre ne peut pas être son passé

J’essaye de voir au-delà des apparences et des idées reçues. Le sentiment d’accélération que nous ressentons ne vient pas tant des technologies que de l’aliénation continue engendrée par la marchandisation à outrance. Le sociologue allemand Georg Simmel pointait déjà cela en 1900. L’omniprésence des offres commerciales, l’obsolescence programmée, les formules alambiquées de forfaits, les pressions pour s’abonner à ceci à cela, le matraquage publicitaire, voilà ce qui nous abrutit !

De même, dès 1942, le penseur Günther Anders expliquait notre impression de gêne, il la nomme "la honte prométhéenne", signifiant ainsi : "la honte qui s’empare de l’homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées".

Les générations de lecteurs jeunes adultes aujourd’hui confrontées à la multiplication de nouveaux supports et aux éditions numériques ont appris à lire dans la “société de l’image” avec la méthode dite globale, en déduisant les mots et le sens des phrases sans véritablement les déchiffrer. Les méthodes d'apprentissage de la lecture doivent logiquement avoir une influence sur les pratiques. Mais encore indifférente à la prospective, l’interprofession du livre n’anticipe pas sur ce genre de données sociales. C’est inquiétant car nous allons vers des changements dont nous pouvons difficilement évaluer l’impact anthropologique.

La lecture linéaire et l’archétype de la page que les écrans reproduisaient semblent dépassés, avec des applications de lecture séquentielle (les mots y apparaissent successivement et rapidement un à un), avec “l’infinite scroll” inauguré par les réseaux sociaux (réglage permettant au contenu des pages de se charger progressivement et sans fin pendant que nous descendons la barre de défilement vertical), et évidemment par le multifenêtrage auquel nous sommes déjà plus ou moins habitués.

Le futur du livre ne peut pas être son passé. Mais les professionnels ont la responsabilité de préparer au mieux son avenir. Par exemple, en travaillant à la réhumanisation des médiations numériques (mettre des prescripteurs humains au lieu des algorithmes), en étant attentifs à ce qui se joue sur les réseaux sociaux et dans les communautés de lecteurs, en prenant en compte les auteurs, dont certains innovent dans un esprit de complémentarité imprimé/numérique et dont beaucoup refusent que leurs créations soient ramenées à du flux, de la matière première à consulter en streaming dans le cadre d’un forfait de téléphonie mobile.

Les professionnels du livre imprimé doivent développer une veille technologique sur les supports (dont les évolutions des papiers et des encres, mais aussi des écrans) et sur les contenus. Comme je questionnais le 12 mars dernier : "Quelle dimension spécifique, singulière, l’imprimé peut-il apporter dans des fictions interactives ou bien dans la construction d’univers narratifs transmédias ?".

Ils devraient aussi être en mesure d’anticiper en élaborant des scénarios de leurs avenirs libérés des craintes et des faux espoirs entretenus par l’attachement au passé, l’incompréhension des enjeux du présent parasité par la recherche du profit à court terme, et le manque de visibilité sur le proche avenir.

Nous allons devoir passer de l’autre côté de la page, comme la jeune Alice de Lewis Carroll passe De l'autre côté du miroir. Et le monde de l’autre côté de la page n’est ni blanc ni noir, il sera ce que nous en écrirons !

Contact

Lorenzo Soccavo est depuis une dizaine d’années chercheur et conseil en prospective du livre, de la lecture et de l’édition à Paris. Auteur notamment de "Gutenberg 2.0, le futur du livre" (M21 éd. 2007) et "De la bibliothèque à la bibliosphère" (Morey éd. 2011). Blogueur, conférencier et enseignant, il oriente depuis 2013 ses travaux sur la médiation numérique autour des livres et les rapports entre nouveaux dispositifs, nouvelles pratiques de lecture et émergence de nouvelles formes de narration. Son projet Bibliosphère est membre du Collectif l'i3Dim (l'incubateur 3D immersive).
Blog : Prospective du Livre

 
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