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Révision : 02 février 2012
De la Houille blanche aux salles blanches
 
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Christian Lallevé, ancien élève de l'école (EFP 1958), et son ami Gabriel Chevrot ont accompli un travail de mémoire colossal consacré à Alfred Fredet (1829-1904) et à son fils, Henri Fredet (1877-1955). S'appuyant sur de nombreux témoignages et documents d'archives, ils ont réalisé deux films : l’un retrace l’œuvre des Fredet et l’industrialisation de Brignoud (Isère) et l’autre, l’histoire et l'évolution de cette commune. Ces films ont été projetés à l’Espace Aragon de Villard-Bonnot, le 10 novembre 2011, en présence des descendants de la famille Fredet. À cette occasion, une exposition sur le thème du papier et de la papeterie a été organisée. Cette initiative a été soutenue par les communes de Froges et de Villard-Bonnot ainsi que par la communauté de communes du Grésivaudan.
Intervenant invité de cette manifestation, j'ai souhaité rappeler dans mon allocution l’impact économique et social de l’œuvre de ces entrepreneurs papetiers : un impact qui a largement dépassé leur village d’adoption et contribué à la renommée de Grenoble et de son Université. Leur œuvre a gagné ses lettres de noblesse durant le XXe siècle et sa destinée peut se résumer simplement par cette expression : "De la Houille blanche aux salles blanches".

Gérard Coste (Février 2012)

Hommages filmés à la famille Fredet et à Brignoud

   
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  Alfred Fredet
Alfred Fredet
     

Ingénieurs entrepreneurs, honnêtes, humanistes et bienfaiteurs de leur village, les Fredet père et fils ont industrialisé Brignoud et façonné la vie de plusieurs générations de Brignoudais, tout en leur garantissant du travail.

Dès 1868, Alfred Fredet crée une papeterie intégrée en réalisant progressivement, avec quelques difficultés financières, les investissements nécessaires. Il installe trois machines à papier afin de produire des papiers de qualité. Il prend ainsi le contre-pied de ses confrères papetiers du Grésivaudan dont l’activité initiale est de fabriquer uniquement de la pâte mécanique marchande.

Durant les premières décennies du XXe siècle, son fils Henri développe, avec des appuis financiers parisiens, plusieurs secteurs industriels à Brignoud. À la papeterie familiale devenue industrie historique, s’ajoutent une usine d’électrochimie pour fabriquer du carbure de calcium, de nouvelles hautes chutes d'eau pour produire l’énergie électrique nécessaire, puis de nouvelles fabrications (fonte, acier, ferroalliage, cyanamide calcique) afin de participer à l'effort de la Première Guerre mondiale.

Après la guerre, Henri Fredet installe un atelier de réparation de wagons pour la Compagnie des Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (PLM), qui emploie plus de 1000 personnes. En 1923, il s'associe avec Kuhlmann pour fonder l'Établissement Fredet-Kuhlmann. Cette société change plusieurs fois de raison sociale et de produits fabriqués avant d’être fermée par Atofina en 2006. L’association Fredet-Kuhlmann conduit aussi à la construction du Barrage du Chambon destiné à produire l’énergie indispensable à l’usine. Henri Fredet est également impliqué dans d'autres projets dont le funiculaire de Saint Hilaire du Touvet.

Pour plus d’informations sur cette manifestation et les films (DVD) "Biographie de la famille Fredet" et "L'histoire de Brignoud", contacter Christian Lallevé.

Allocution : "De la Houille blanche aux salles blanches"

Parler de l’évolution de Brignoud, c’est souligner l’œuvre immense d’Alfred Fredet et de son fils Henri. C'est aussi rappeler l’histoire de l'essor prodigieux de la Vallée du Grésivaudan, de Pontcharra jusqu’aux portes de Grenoble.

Cette expansion a transformé radicalement Grenoble, ancienne garnison militaire et petite ville de province, historique et administrative, devenue ville industrielle, sportive et surtout universitaire, de réputation mondiale. De nombreux étrangers la connaissent grâce au ski et aux Jeux Olympiques de 1968, de même que la région grenobloise grâce aux innombrables exploits des coureurs cyclistes du Tour de France.

Dans les secteurs économique, scientifique et universitaire, Grenoble est connue avant tout comme le berceau de la Houille blanche mais aussi grâce à son dynamisme et à la réputation de son Université. Cette dernière a su, dès le début du XXe siècle, établir des partenariats exemplaires avec différents acteurs industriels et économiques de la région. Cette constante collaboration a toujours été citée en exemple et elle a été incontestablement le moteur de l’innovation qui permet le progrès et le bien-être de l’homme.

À l’origine de ce développement unique en France, il y a quatre ingénieurs sortis de l’École Centrale des Arts et Manufacture qu’il est difficile de dissocier même s’ils ont souvent été rivaux. Amable Matussière, premier arrivé dans la région en 1856, est à l’origine de la venue d’Alfred Fredet et de Jean-Baptiste Neyret en 1864, puis d’Aristide Bergès en 1867. Ils sont venus pour coopérer voire s’associer. Cela ne se fera pas mais leur émulation et leur dynamisme sont à l’origine d’une aventure industrielle exceptionnelle. Hommes de foi, de compétence et d’enthousiasme, ces ingénieurs entrepreneurs deviennent papetiers car, à l'époque, ce secteur d’activité paraît prometteur et rentable.

L’impact de leur action a dépassé le cadre d’un village voire d’une vallée. Ces ingénieurs ont su persuader et entraîner d'autres acteurs économiques de la région qui, pour certains, étaient de modestes professionnels ou artisans, ne possédant qu’un petit atelier. Ils ont ainsi métamorphosé Joseph Bouchayer, Félix Viallet, Casimir Brenier et J. Joya qui ont travaillé pour eux, de même que les banquiers locaux sollicités pour soutenir et finaliser leurs projets (banque Charpenet, banque Gaillard, banque privée de Lyon et de Grenoble, banque du Dauphiné-Thouvard & Martin).

Cette activité a permis également l’émergence d'industries lourdes basées sur la domestication des hautes chutes d’eau puis de l’électricité – la papeterie, l’électrométallurgie, l’électrochimie et l’hydraulique et même la chimie venant s’ajouter à la métallurgie déjà ancienne (sites de Brignoud, Froges, Vallée de la Romanche, Pont de Claix, Jarrie, etc.) – sans oublier les entreprises Merlin Gerin et Neyrpic, nées des applications directes de l’électricité et de l’hydraulique.

L'urbanisation et la nécessité de nouveaux moyens de communication et de transport stimulent l’implantation de cimenteries favorisée par la présence de massifs subalpins calcaires et surtout par la découverte en 1817 du ciment artificiel par Louis Vicat. Pour obtenir ce ciment, il faut beaucoup d’énergie calorifique. Qu’importe, les gisements d’anthracite de la Matheysine, dont les premières concessions datent de 1805, sont relativement proches. Pour approvisionner la vallée, une ligne ferroviaire est construite entre La Mûre et Saint-Georges-de-Commiers en 1888.

Á ces industries lourdes, il faut ajouter  d'autres activités induites et obligatoires : services, agro-alimentaire (biscuits Brun, chocolat Cémoi, pâtes Lustucru), tourisme lié à la montagne et même un regain de la ganterie, ancienne activité traditionnelle grenobloise, qui atteint son apogée au début des années 1890. Dès lors, on comprend mieux les bases du développement de ce qui s'appellera plus tard l’"Y grenoblois" (Vallée du Grésivaudan, convergence Drac-Romanche et cluse de Voreppe). Cette région devient naturellement le berceau historique de la Houille blanche.

À la fin du XIXe siècle, tous les ingrédients semblent réunis pour que Grenoble devienne enfin une grande ville. Tous ? Non, pas tout à fait, car il en manque un et de taille : une université dynamique axée sur les techniques et les métiers. Á l'époque, malgré la présence de quelques grandes écoles prestigieuses comme Polytechnique, Centrale ou les Arts et Métiers, la France ne possède que peu d’écoles techniques décentralisées. Les industriels locaux, les universitaires ainsi que plusieurs notables régionaux se regroupent afin de pallier à ce manque en créant, en 1900, l’Institut Électrotechnique et la "Société pour le développement de l’enseignement technique près l’université de Grenoble".

En 1907, les papetiers et l’université créent à leur tour l’École de Papeterie dont la gestion originale est unique à l’époque (école privée rattachée à un organisme public). Parmi les industriels fondateurs, on retrouve les noms de papetiers locaux connus ou de leurs descendants : les frères Blanchet, les fils Bergès, Henri Fredet, André Navarre, André Neyret, Gabriel Forest (gendre d’Amable Matussière) et aussi Casimir Brenier. D’autres laboratoires et écoles axées sur la Houille blanche (hydraulique, électrochimie et électrométallurgie) voient ensuite le jour. L’ensemble forme l’Institut Polytechnique de Grenoble qui jouera par la suite un rôle fondamental dans l’évolution et la réputation de Grenoble.

La première reconnaissance mondiale de la région grenobloise a lieu de mai à octobre 1925 grâce à l’Exposition internationale de la Houille blanche et du tourisme. Inaugurée par le Président de la République Gaston Doumergue, elle peut être considérée comme le commencement de la Grenoble moderne et comme la prise de conscience collective que les mérites doivent être partagés entre tous les pionniers papetiers et non pas attribués au seul Aristide Bergès.

Outre l’arrivée d’Amable Matussière et de ses congénères papetiers dans le Grésivaudan à partir de 1856, et l’Exposition de la Houille blanche en 1925, deux autres événements majeurs ou dates historiques vont "booster" Grenoble. Il s’agit en premier lieu des conséquences de la Seconde Guerre mondiale et de l’Armistice de 1940. Grenoble, située en zone libre et à proximité du refuge naturel des montagnes, voit affluer plusieurs professeurs et savants quittant les universités du Nord et de l’Est de la France. Parmi eux se trouvent Louis Néel et son assistant Louis Weil, aux travaux déjà connus et à la notoriété établie. Après la guerre, tous ces chercheurs restent à Grenoble. Leur présence est à l’origine de la création du premier laboratoire décentralisé du CNRS et du CENG en 1956. La venue d’autres professeurs et chercheurs au sein de la Faculté des Sciences et de l’Institut Polytechnique permet le développement de la radioélectricité puis de l’électronique, des mathématiques appliquées (grâce à Jean Kuntzmann), qui débouchent sur l’informatique (création de l’ENSERG en 1959 et de l’ENSIMAG en 1960) dont les retombées sont encore évidentes de nos jours avec les micro et nanotechnologies. La présence du LETI, de Soitec, de STMicroelectronics à Crolles à partir de 1992, de Minatec, etc., sont autant d’exemples pour illustrer notre propos.

Autre date importante : l’organisation des Jeux Olympiques d’hiver en 1968. Ils ont dopé les infrastructures de la région. Il est peut-être regrettable que Grenoble n’ait pas été choisie pour organiser les Jeux de 2018 mais, de nos jours, l’apport économique régional et national de cette manifestation n’est peut être pas aussi évident compte tenu de l’effort financier nécessaire.

L’impact des Jeux Olympiques et la renommée des chercheurs grenoblois – récompensée par le Prix Nobel de physique de Louis Néel en 1970 – ne sont pas étrangers au choix de Grenoble pour l’implantation de l’Institut Laue-Langevin (ILL) (institut franco-allemand) et son générateur de neutrons, et de l’European Synchroton Radiation Facility (ESRF), source de rayons X de très grande intensité.

Comme cela a déjà été écrit (1), les deux panneaux situés sur l’autoroute Chambéry-Grenoble, l’un à hauteur de Saint-Nazaire-les-Eymes et l’autre de Chapareillan, indiquant "Le Grésivaudan industrie du papier", peuvent nous paraître désuets aujourd'hui. Toutefois, le devoir de mémoire nous rappelle que ces grands ingénieurs et entrepreneurs papetiers, au-delà du développement fantastique de leur village, sont bien à l’origine d’une épopée humaine qui a généré une activité industrielle exceptionnelle sans précédent, permettant la renommée de Grenoble et de son université. Alfred puis Henri Fredet ont initié puis participé avec bonheur à cette épopée et à l’expansion de Brignoud. Mais au-delà de leur village, c’est l’ensemble de notre région qui doit leur témoigner sa gratitude éternelle. Malgré la crise économique et financière qui secoue le monde depuis le début du troisième millénaire, l’usine est encore là et nous nous en réjouissons.

Ceci est peut-être dû à un concours de circonstances favorables, comme cela a déjà été précisé (2), mais surtout, au choix délibéré de l’innovation en optant pour la fabrication de non tissés, et également à l’action successive de plusieurs anciens élèves de l’École Française de Papeterie (aujourd'hui Grenoble INP-Pagora, École internationale du papier, de la communication imprimée et des biomatériaux), fondée par Henri Fredet et d’autres papetiers en 1907. Parmi ces anciens élèves, sans être exhaustif, citons les plus influents : André Eymery, André Vuillaume, Patrick Jeambar, Jean-Marie Becker et, plus récemment, Arnaud Marquis.

Christian Lallevé, également issu de cette école, et son ami Gabriel Chevrot ont, à leur manière, tenu à rendre hommage à ces deux grands ingénieurs et participé à ce devoir de mémoire en réalisant un travail prodigieux.

Merci à eux.

 

(1) COSTE Gérard. Le Grésivaudan, vallée historique de l’industrie du papier (in memoriam). Première partie. Bulletin de La Cellulose n°62 – Coquand Imprimeur : Fontaine, 2011
(2) COSTE Gérard. Papeterie de Brignoud, une reconversion réussie. Bulletin de La Cellulose n°60 - Coquand Imprimeur : Fontaine, 2010

Contact

Gérard Coste
(EFP 1969)

Président de La Cellulose

 
 
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