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  Vous êtes ici : Accueil > Base de connaissances > Histoire de nos métiers > Grésivaudan, vallée historique de l'industrie du papier (in memoriam) > L’hécatombe des papeteries du Grésivaudan Révision : 21 septembre 2017  
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Grésivaudan, vallée historique de l'industrie du papier
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Gérard COSTE - Ingénieur EFPG

Extraits du Bulletin de La Cellulose
Mise en ligne : Septembre 2017

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XI - L’hécatombe des papeteries du Grésivaudan

L’industrie papetière s’est développée dans la Vallée du Grésivaudan car elle y a trouvé à l’époque les conditions essentielles nécessaires à son développement : l’eau, le bois, l’énergie, puis la main d’œuvre.

La chronologie du développement de chaque site suit généralement le même schéma. D'abord, implantation d’une râperie dans une gorge, au pied d’une chute d’eau. Commercialisation dans un premier temps de la pâte mécanique produite vers les papeteries environnantes (Gorge de Domène, Chevrant à Domène, Vizille, région de Rives et Moirans). Ensuite, installation des premières machines à papier afin d'absorber la surproduction voire la production en périodes de crise.

L’implantation de ces usines accélère la croissance et l’urbanisation des villages hébergeant ces sites qui sont progressivement confinés entre la montagne et la bourgade, handicap sérieux pour les extensions et développements futurs. En revanche, elle facilite la reconversion d’une population locale essentiellement rurale et l’intégration progressive (pas toujours facile) d’une main d’œuvre étrangère qui quitte son pays pour diverses raisons. Il est essentiel de souligner l’importance de ces entreprises pour l’emploi et la notion de travail pour une main d’œuvre globalement non qualifiée. Elle a aussi eu un impact considérable en matière d’infrastructure, d’équipements collectifs, d’éducation, et d’avancées sociales. Parmi ces dernières, citons la santé avec la mise à disposition par l’usine d’un médecin pour les personnels et leurs familles, la retraite, la prévoyance, le logement dans les cités ouvrières, les garderies, le domaine culturel, le sport, la musique, les loisirs, etc. Enfin, ces entreprises utilisatrices de la houille blanche jouent un rôle majeur dans la création d’un pôle d’écoles d’ingénieurs à Grenoble et dans ses retombées pour la région grenobloise.

Après un demi-siècle de prospérité, malgré la période néfaste due à la guerre de 1870, ces papeteries intégrées produisent essentiellement des papiers à base de pâte mécanique, de moindre valeur ajoutée, destinés aux secteurs de l’impression-écriture et du journal. Elles connaissent durant tout le 20e siècle un parcours chaotique, alternant des périodes fastes et des crises qui vont les affaiblir financièrement. Au début du 20e siècle, la Papeterie du Grésivaudan comme l’ensemble de la papeterie française, est une entreprise familiale s’appuyant sur une assise financière insuffisante par rapport à la hauteur des investissements devenus nécessaires dans cette industrie lourde.

Un homme pourtant, André Navarre, fait un constat implacable quant aux principales faiblesses de l’industrie papetière française à l'époque : une dépendance complète vis-à-vis de l’étranger pour les pâtes chimiques et des entreprises trop petites pour concurrencer les gros industriels étrangers. Pour faire face à la concurrence, il prône la construction d’usines de pâte chimique ainsi que le regroupement d'entreprises afin d'arriver à une taille critique analogue à celle des entreprises scandinaves. Il passe d’ailleurs du discours à l’acte en s’impliquant dans la construction de la première usine de pâte marchande au bisulfite, à Grand Quevilly (76) en 1908-1909. Il est également le promoteur de l’utilisation du pin des Landes en papeterie, et son laboratoire participe aux travaux de recherche pour la mise au point du procédé de fabrication de l’usine de Facture, pour le compte de Saint-Gobain. En 1917, il crée le Groupe Navarre en réunissant des usines Greenfield comme les cartonneries de Champ sur Drac (1904) et de Roanne (1914) et en rachetant des petites usines.

Son initiative fait école : en 1921, les Papeteries de France sont créées par la fusion de plusieurs papeteries dont Bergès (Lancey), Fredet (Brignoud) et Martinets (Pontcharra). Les faibles droits de douane sur les pâtes importées, instaurés avant la Première Guerre mondiale mais conservés après l’Armistice de 1918, défavorisent les producteurs de pâte mécanique de la Vallée du Grésivaudan, en dépit du faible coût de l’énergie autoproduite. Ce handicap et les conséquences de la guerre vont les affaiblir financièrement. À partir de 1930, les banques et certains capitaux étrangers prennent peu à peu des participations dans le capital des entreprises papetières françaises. Leur gestion et les décisions stratégiques ne sont plus le fait des seuls techniciens car la finance prend de plus en plus le pas sur la technique.

L'après-guerre 1945-1970 est dominé par une seule consigne : il faut produire pour relancer l’économie et satisfaire la consommation. C’est une économie de libre échange dans une zone géographique en construction après les effets dévastateurs de la Seconde Guerre mondiale. Cette période correspond à l’apogée des grands groupes papetiers français appartenant encore à de grandes familles, mais contrôlés financièrement par d’autres organismes (financiers ou papetiers). C’est une époque faste avec Arjomari (issu d’une fusion), Aussédat, Béguin, Cellulose du Pin, Chapelle Darblay, Gascogne, GEC, La Rochette Cenpa, Papeteries de France, Sibille, Matussière & Forest…). Des investissements importants ont lieu comme l’installation de la Machine 4 des Papeteries du Domeynon (M & F) en 1957, et surtout l’implantation de la Machine 8 des Papeteries de France à Lancey, à partir de 1957/1958. Des investissements certes, mais surtout une modernisation inachevée, avec une croissance sans réels profits et un affaiblissement financier. Les Papeteries du Grésivaudan ne s’en relèveront jamais. Elles sont touchées dès les premières difficultés liées à la crise du début des années 1970 qui génère une grande déprime et se prolonge jusqu'en 1985. Elle est la conséquence de plusieurs facteurs dont le cumul sape financièrement les entreprises malgré le constat d’une certaine croissance (augmentation de la production).

Conséquences : nombreux dépôts de bilan, disparition des grandes familles papetières et arrivée en force des capitaux étrangers, prémices d’une mondialisation qui se généralise dans les années 1990 après la chute du Mur de Berlin et du bloc soviétique. Certains l’ont dit, il n’y a pas eu de Trente Glorieuses pour la papeterie française et, durant cette période, le déficit de la balance commerciale de la filière bois/papier est passé au deuxième rang, après celui de l’énergie.

L’embellie de la décennie 1990-2000 – une quinzaine de sites papetiers sont entièrement rénovés ou créés sur le sol français, d'autres sont partiellement rénovés, mais rien dans la Vallée du Grésivaudan – ne change pas les données du problème. Les conséquences de la mondialisation, le positionnement des grandes entreprises papetières occidentales sur les marchés européens et la guerre de suprématie que s'y livrent les Scandinaves et les Nord-Américains, sont à l’origine de ces investissements. La Vallée du Grésivaudan, enclavée et ne disposant pas de conditions idéales et suffisantes pour accueillir un projet de grande ampleur – volonté politique d’une région, infrastructures autoroutières et voies ferrées suffisantes, zones industrielles de plusieurs dizaines d’hectares pour l’implantation d’une nouvelle machine et entreprises de services connexes – n'est pas concernée par ces investissements. Pire, certains rares investisseurs, repreneurs potentiels, ont été plus attirés par les centrales hydrauliques des usines que par l’outil de travail papetier. Cette réalité économique a accéléré les liquidations compte tenu de la conjoncture économique et de conditions d’exploitation plus que défavorables, à la suite d’une crise économique mondiale aussi persistante que dévastatrice.

L’histoire et la réussite de chacune de ces entreprises de la Vallée du Grésivaudan est liée bien sûr au travail des nombreuses générations qui se sont succédées sur les différents sites mais aussi à la pugnacité et à la vista de quelques dirigeants. Leur travail, leur charisme, leur esprit d’entreprise et d’innovation, de même que l’opportunité de leurs choix et de leurs décisions ont permis à leurs entreprises de se développer dans un premier temps, puis de perdurer. Que ces grands patrons "techniciens", souvent critiqués à leur époque, trouvent ici leur réhabilitation et notre gratitude. Depuis, la crise est passée par là. Les décisions sont encore prises par des hommes mais ce ne sont plus les mêmes. Guidés exagérément par la finance et formatés pour le jeu du Monopoly, leurs successeurs semblent cautionner une toute autre vision du monde industriel.

La papeterie risque de n’être plus qu’un lointain souvenir dans cette vallée. Toutefois, n’oublions jamais que sans elle, la région grenobloise n’aurait peut-être pas bénéficié de tous ses atouts passés et actuels, et de la renommée qu’elle a aujourd’hui sur les plans industriel et scientifique.

Paradoxalement, la Papeterie de Brignoud et celle des Martinets de Pontcharra, qui étaient les plus obsolètes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sont encore présentes dans le paysage industriel isérois. Il est réconfortant de constater que cela est dû à l’action déterminante d’ingénieurs issus de l’ancienne École Française de Papeterie, devenue Grenoble INP-Pagora désormais, qui par leur travail, leur obstination et en misant sur l’innovation, ont pérennisé ces deux entreprises au-delà du 20e siècle : la Papeterie de Brignoud en se reconvertissant pour produire des non-tissés et celle des Martinets en se recentrant exclusivement sur son activité de transformation en élaborant des tubes de coffrage pour le BTP, diversifiant ainsi sa production initialement réservée à celle de mandrins.

Souhaitons longue vie à ces deux rescapées de l’hécatombe papetière de la Vallée du Grésivaudan qui peuvent conserver localement quelques emplois n’exigeant pas une main d’œuvre formée à Bac+8 !

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