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  Vous êtes ici : Accueil > Base de connaissances > Histoire de nos métiers > Grésivaudan, vallée historique de l'industrie du papier (in memoriam) > Papeterie de Brignoud Révision : 10 février 2014  
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Grésivaudan, vallée historique de l'industrie du papier
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Gérard COSTE - Ingénieur EFPG

Extrait du Bulletin de La Cellulose,
n°66, 2013
Mise en ligne : Février 2014

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VII - Papeterie de Brignoud

   
 Certaines installations de la première
chute sont toujours en service

Créée entre 1869 et 1872 par Alfred Fredet, la Papeterie de Brignoud est la seule rescapée à ce jour (2013) des sept papeteries de la vallée du Grésivaudan, de Pontcharra à Domène. Sollicité par son camarade de lycée et centralien Amable Matussière en 1864 pour mener à bien, en association, plusieurs projets industriels utilisant l’énergie hydraulique, A. Fredet (1829-1904) entreprend pour son propre compte, à partir de 1868, la réalisation d’une chute d’environ 140 mètres dans la gorge du ruisseau de Laval à Brignoud.

Dès lors, une émulation s’établit entre trois pionniers néo-dauphinois : A. Bergès, A. Fredet et A. Matussière. A. Bergès est le premier à rendre sa haute chute opérationnelle en 1869. A.Fredet, par manque de capitaux, doit attendre 1872 pour disposer de la sienne, d’une râperie et de sa première machine à papier en état de marche (installée à partir de 1870 mais ne commençant à produire réellement qu’à partir de 1873). Disposant d’une importante énergie motrice, il installe une deuxième machine à papier en 1873 et opte pour la fabrication de papiers de qualité. L’installation d’une troisième machine à papier en 1880 lui permet de porter sa capacité de production à 4000 tonnes de papiers fins par an. L’amortissement de ces investissements et une forte concurrence régionale entraînent une chute des prix de vente et conduisent A. Fredet au bord de la faillite. L’embellie économique des années 1890 sauve heureusement l’entreprise du dépôt de bilan et lui permet de connaître une nouvelle croissance.

La papeterie Fredet compte environ 350 employés au début du XXe siècle. Alfred Fredet qui ne possède qu’une seule chute mais qui a toujours rationnalisé et bien géré son usine, décède en 1904 laissant la gestion de son entreprise à son fils Henri. Ce dernier crée dès 1904 une nouvelle société en commandite simple, Henri Fredet & Cie, avec l’apport personnel de la papeterie familiale et de quelques actions provenant d’associés parisiens minoritaires. L’objet prioritaire de cette société reste la production et la vente de papiers. Une nouvelle chute de 2400 CV, celle du Riondet sur le Bréda, est alors équipée, suivie par l’installation d’une quatrième machine à papier Allimand qui permet une production dépassant 8000 tonnes de papier en 1908. Avec cette machine à papier d’une laize de 2,35 mètres rognés, Allimand fournit également dix piles raffineuses, deux coupeuses et deux calandres et enregistre la commande d’une troisième calandre et de deux nouvelles piles raffineuses.

Hall abritant la MAP 3 à gauche et la MAP 4 à droite
 Hall abritant la MAP 3 à gauche et la MAP 4 à droite

La puissance disponible et de nouvelles perspectives industrielles prometteuses dans le domaine de l’électrochimie et de l’électrométallurgie – avec l’exemple de sites comme Froges (production d’aluminium), Allevard (sidérurgie électrique), Rioupéroux (carbure de calcium, aluminium et ferro-alliages) – incitent Henri Fredet à racheter les locaux de l’ancienne fonderie Gourju à Brignoud, désaffectés depuis 1900 environ. Le 25 août 1911, il créé la société électrochimique de Brignoud. En 1912, il construit une usine dédiée à la fabrication de carbure de calcium qui fonctionne à plein régime dès 1913. À partir de 1914, pour subvenir à ses énormes besoins en énergie électrique, H. Fredet équipe une nouvelle chute d’eau de 300 mètres à Tencin pouvant fournir 3000 CV. En février 1914, il constitue la Société Hydro-électrique de Tencin au capital de 450 000 francs sous le contrôle de la société Henri Fredet et Cie.

La Guerre de 1914-1918 porte un rude coup à l’activité papetière qui cesse pratiquement durant cette période. En revanche, le secteur électrochimique participe à l’effort de guerre et connaît même un développement supplémentaire. La demande en fontes, aciers et ferroalliages n’a jamais été aussi importante pour la fabrication d’armes, outils de tranchées, blindages, etc. En 1917, le risque lié à la difficulté d’importer le nitrate nécessaire à la fabrication de la poudre et des explosifs conduit le Ministère de l’Armement à créer une industrie de cyanamide calcique à partir de carbure de calcium et d’azote. Plusieurs sites sont retenus dont celui de la société électrochimique de Brignoud.

En février 1918, H. Fredet, qui a considérablement développé son activité d’électrochimie mais dont l’activité papetière a été complètement désorganisée, regroupe les deux activités dans la société anonyme des usines Fredet au capital de 10 millions de francs. Au lendemain de la guerre, privée des commandes importantes de l’État et affecté par une remise en route laborieuse de la papeterie, la société a recours à l’émission d’obligations.

C’est aussi à cette époque qu’il réussit à décrocher, grâce à ses relations, un contrat de réparation des matériels roulants de la compagnie ferroviaire PLM. Pour réaliser ce nouveau projet, il achète une usine préfabriquée américaine, stockée dans le port du Havre depuis 1918, et l’installe à Brignoud dans un atelier de 30 000 m2 de surface. Opérationnelle en 1920, cette usine constitue un nouveau département de la société anonyme des usines Fredet. Après 1919, le redressement financier tarde cependant à se réaliser en raison de difficultés économiques persistantes : les usines Fredet sont obligées de s’adapter et de se concentrer sur une seule activité. De surcroît, un incendie se déclare le 5 avril 1921 dans un bâtiment de stockage de matières premières occasionnant une perte de 250 tonnes de pâtes chimiques et de cassés évaluée à 500 000 francs.

Le 14 avril, est constituée une nouvelle société anonyme, baptisée Société des Papeteries de France, au capital initial de 40 000 francs dont l’objet est l’achat et la vente du papier et de toutes matières accessoires. Le siège social est situé au 57 rue Pierre-Charron à Paris et les fondateurs et premiers administrateurs sont les industriels Paul Magnan, Charles Capéran et Eugène Walch. En fait cette société est créée pour préparer la fusion des départements "papeterie" des papeteries Bergès de Lancey (Isère) et des usines Fredet de Brignoud (Isère) afin de créer une complémentarité des séries de fabrication et une mise en commun des organisations de vente. Les actionnaires de la société des usines Fredet ratifient la fusion le 11 septembre 1921. L’assemblée des obligataires à 6% tenue le 18 octobre ratifie à son tour l’apport fait par les usines Fredet à la société des Papeteries de France. Le 3 décembre 1921, lors de l’assemblée générale extraordinaire des actionnaires de cette dernière, sous la présidence de Paul Magnan, et aux termes des résolutions votées par l’assemblée générale, l’apport effectué par la société des usines Fredet devient définitif, ainsi que l’apport fusion effectué par la société des papeteries de Leysse (Savoie). Le capital social de la nouvelle société se trouve ainsi porté à 25 249 500 francs divisé en 50 499 actions de 500 francs. En outre, l’assemblée générale donne tous pouvoirs au conseil en vue d’augmenter le capital social jusqu’à concurrence de 50 millions de francs.

Lors de sa nomination au grade de Chevalier de la Légion d’honneur au début de 1922, Henri Fredet est en fait davantage récompensé pour ses autres activités industrielles que pour celles liées directement à la papeterie. En effet, parmi ses mérites et titres exceptionnels cités lors de l’attribution de cette reconnaissance, on peut lire : "a dirigé et mené à bien depuis la guerre l’installation d’un atelier de construction et de réparation de wagons couvrant 30 000 m2 de superficie et a rendu ainsi des services importants à l’industrie des chemins de fer, a procédé en outre, à des travaux et études d’aménagements de forces hydrauliques (chutes de la Ferrière et de Tencin, bassin de la Romanche) où il s’est particulièrement distingué".

 Vue de la Papeterie de Brignoud cédée aux Papeteries de France en 1921
 Vue de la Papeterie de Brignoud cédée aux Papeteries de France en 1921

En 1923, Henri Fredet s’associe avec les établissements Kuhlmann et fonde une nouvelle société le 21 février sous la dénomination Société d’électrochimie de Brignoud – Ets Fredet Kuhlmann. Cette société changera plusieurs fois de raison sociale et de produits fabriqués jusqu’à la fermeture définitive du site par Atofina le 31 décembre 2006. Cette association est malgré tout bénéfique pour Henri Fredet puisqu’il peut réaliser la construction du barrage du Chambon de 1930 à 1935, destiné à fournir de l'énergie électrique à l’usine de Brignoud.

Á partir de 1922, les destinées de la Papeterie de Brignoud, comme celles des papeteries de Leysse, de la papeterie Nicolet à Pontcharra (des Martinets), des papeteries de Persan-Beaumont (Val d’Oise), des cartonneries d’Alfortville (Val de Marne) et des usines Bergès de Lancey, sont liées à celle des Papeteries de France. En 1925, la papeterie qui a retrouvé une activité normale depuis la reprise sensible amorcée en 1921, dispose d’un atelier pouvant traiter 8 tonnes de chiffons par jour, d’une râperie équipée de cinq défibreurs de 200 CV chacun pour une capacité journalière totale de 10 tonnes, et de quatre machines à papier, dont les deux plus anciennes ont plus de cinquante ans. Les fabrications sont orientées principalement vers l’impression et l’écriture pour écoliers, registres, bouffants pour édition, vergés, extra fins pour lithographie, et simili sulfurisés.
Dans la deuxième moitié de la décennie 1920, les Papeteries de France démarrent une installation de couchage du papier d’une laize d’environ 1,20 m. qui est l’une des premières installées en France.

 Cylindre de l'ancienne installation de couchage

Après la Seconde Guerre mondiale, les besoins croissants en papier permettent le maintien de l’activité de Brignoud. Cependant, les équipements qui n’ont pas été renouvelés apparaissent rapidement obsolètes pour une économie de marché. Malgré cela, le site est conservé car les Papeteries de France et La Rochette Cenpa ont en projet, à la fin des années 1960, de développer de nouveaux produits, les non-tissés. La Société Française des Non-Tissés (SFNT) est créée le 11 août 1969. Son but est la production et la commercialisation de non-tissés. La Rochette Cenpa détient 35% des actions et les Papeteries de France 65%. Les circonstances et les étapes de la création de cette entreprise ont déjà été évoquées. Une nouvelle machine avec un former en bois (venant de l’usine des Papeteries de France de Geneuille), un Yankee (venant de l’usine des Papeteries de France d’Alfortville) et une enrouleuse, est montée en lieu et place de la M3. L’imprégnation par latex s’effectue sur la nouvelle machine M4, située sur l’emplacement de l’ancienne machine à papier M4. En 1972, le former en bois est remplacé par un hydoformer Voith de 2,50 mètres de laize et la machine est reconditionnée. André Eymery (EFP 1951), directeur du CRA de La Rochette et directeur général de la SFNT, est muté à Brignoud pour se consacrer entièrement à l’usine.

Échantillon de non-tissé SFNT obtenu par floculation contrôlée
lors d’essais effectués au début des années 1970
Photo G. Coste

Au début de la décennie 1970, la SFNT est une filiale de La Rochette Cenpa et des Papeteries de France. Ces dernières, dont la situation financière se détériore à la suite des difficultés de réglages et d’optimisation de la M8 de Lancey, abandonnent rapidement le projet. La Rochette Cenpa assure seule la prise en charge du capital, puis avec Rhône Poulenc Textile (RPT) de 1976 à 1979, suite à la fermeture de l’usine RPT de Roanne en 1976. Durant cette période, de nouveaux perfectionnements techniques et innovations interviennent sur la ligne de production dont la vitesse est portée à 350 m/mn. Les brevets pour les équipements développés sur cette machine intéressent alors fortement la société Dexter Corporation USA qui rachète la SFNT en 1979. La SFNT produit essentiellement à cette époque des revêtements muraux, des produits de décoration sous la marque Clennil Decor, des supports textilisés destinés à l’enduction, des articles pour reliure et de l’enveloppe pour couche bébé.

De 1979 à 1983, sous la houlette de Dexter, l’usine s’oriente essentiellement vers la production de sachets à thé thermoscellables avec quelques activités annexes, en particulier dans le secteur du marché pour sac aspirateur. En 1984, Dexter décide d’investir en Europe pour alimenter le marché européen en produits médicaux de haut de gamme. Á cette occasion, la ligne de production est entièrement reconstruite et un investissement de 33 millions de francs lui permet de devenir une unité flexible et ultramoderne dans la production de non-tissés. Elle produit alors du sachet à thé dont la production est conservée et des articles médicaux pour blocs opératoires – draps, champs opératoires, blouses pour chirurgiens, enveloppes et pochettes de stérilisation. Malheureusement, les difficultés inévitables dues au démarrage de la nouvelle ligne de fabrication et au lancement de nouveaux produits, ainsi que l’impact de l’amortissement de l’investissement colossal par rapport au marché, engendrent des pertes financières importantes. Ces mauvais résultats financiers conduisent Dexter à se désengager de l’usine de Brignoud en 1986 pour se replier sur ses usines de Windsor Locks dans le Connecticut et de Chirnside en Écosse. La société Dalle & Lecomte désireuse d'investir dans une machine pour ce marché et de l’installer sur le site de Bousbecques dans le Nord, rachète les parts de la SFNT le 1er avril 1986, qui devient Lystil SA.

Après une restructuration menée par André Eymery et Patrick Jeambar, cette nouvelle société rebondit et connaît une forte progression entre 1987 et 1988 et une bonne consolidation en 1989. Cette embellie est due à une conjoncture favorable, à un accroissement de productivité important dû à la restructuration, et à une politique active de développement de nouveaux produits menée par le nouveau directeur général de Lystil SA, Patrick Jeambar (EFP 1970).

De 1986 à 1996, Lystil SA devient la division des non-tissés de la société Dalle & Lecomte, puis celle de Sibille-Dalle suite à la fusion de Dalle & Lecomte avec la société Sibille en 1990 qui devient ainsi majoritaire avec 51% des actions. 36% des actions appartiennent encore à Dalle & Lecomte et 13% à la société Ahlstrom. Cette dernière reprend entièrement le groupe Sibille-Dalle en 1996 et l’usine de Brignoud devient alors Ahlstrom Brignoud.

Un nouvel atelier de transformation de 3000 m2 est construit à Champ-Près-Froges, à proximité de Brignoud, en 2000. Suite au rachat et à la fermeture d’autres sites par Ahlstrom au niveau mondial dans le domaine des non-tissés, l’usine de Brignoud doit se réorienter et s’adapter à la production de nouveaux produits et se positionner dans des marchés de niche.

En 2007, Ahlstrom investit 6 millions d’euros dans une nouvelle ligne de production de non-tissés par voie sèche d’une capacité de 6000 t/an pour permettre à l’usine de Brignoud d’apporter des solutions nouvelles et complémentaires à ses clients dans les secteurs de l’hygiène, du bâtiment et de l’automobile.

 Vue de l'usine actuelle implantée
dans la gorge du ruisseau de Laval en amont de Brignoud

En optant pour la reconversion de l’usine dans la deuxième moitié de la décennie 1960, pour la production de produits nouveaux, et en s’appuyant sur la créativité, l’innovation et une gestion rigoureuse, les responsables successifs de l’usine ont su la faire évoluer et la positionner, non sans difficultés, comme la seule entreprise papetière encore présente en 2013 dans la vallée du Grésivaudan.

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