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  Vous êtes ici : Accueil > Base de connaissances > Histoire de nos métiers > Industrie des extraits tannants de châtaignier en France > Castanea sativa ou arbre à pain Révision : 11 décembre 2017  
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Gérard COSTE - Ingénieur EFPG

Extraits du Bulletin de La Cellulose
2017, n°73 et 74

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II - Castanea sativa ou arbre à pain

  Feuille de châtaignier fossilisée  
Feuille de châtaignier fossilisée
(coll. B. Riou)
[Photo G. Coste]

Le Castanea sativa, ou châtaignier commun, a une prédilection pour les terrains siliceux – granitiques, métamorphiques (schistes, gneiss…) voire volcaniques – pourvu qu’ils soient légers, pas trop secs et situés en moyenne montagne (entre 400 et 1000 mètres d’altitude). Sa culture comme arbre nourricier (arbre à pain) s’est avérée une aubaine pour les populations rurales isolées vivant souvent en autarcie dans des régions pauvres. On le trouve en abondance dans le Massif Central, en Corse, dans certaines zones alpines d’Italie voire de l’ex-Yougoslavie. Il est également présent dans le Massif armoricain et les contrées pyrénéennes.

Chaque région a ses propres variétés de châtaignes allant des sortes courantes jusqu’aux plus beaux marrons. En ce début de 3e millénaire, un inventaire de la forêt française indique que sur les 54,8 millions d’hectares de la superficie de la métropole, 16 millions (29,2 %) sont des surfaces boisées occupées à 64 % par des feuillus et à 36 % par des résineux [AFOCEL, 2006]. Parmi les surfaces occupées par les feuillus, 4 % le sont par le châtaignier, 10 % par le hêtre et 30 % par le chêne. Les autres feuillus occupent les 20 % restants. La châtaigne et les feuilles de châtaignier fossilisés trouvés par le géologue ardéchois Bernard Riou dans une carrière de diatomées en Ardèche, prouvent que cet arbre était présent en France durant la période du miocène vers la fin de l’ère tertiaire soit il y a 8 à 9 millions d’années. Il disparaît de nos territoires lors des dernières glaciations du quaternaire (Riss et Würm), mais on constate de nouveau sa présence à la période gallo-romaine.

Son origine très ancienne pourrait se situer en Asie mineure. Le châtaignier est cultivé en France dès l’époque gallo-romaine dans les régions de viticulture afin de fournir des échalas pour la vigne ainsi que du bois (douelles, douves et feuillards) pour la tonnellerie. Cette culture s’implante durablement au Moyen Âge avec la multiplication des monastères et des communautés de moines défricheurs et agriculteurs. Elle s’intensifie au 16e siècle pour lutter contre les nombreuses famines et se développe aux 17e et 18e siècles en raison de la forte croissance démographique et de l’augmentation des activités économiques et commerciales. Aux côtés de la pomme de terre introduite par Antoine Parmentier (1737-1813), la châtaigne est toujours un premier rempart contre les disettes provoquées par les aléas climatiques imprévisibles et incontrôlables.

Qu’il soit exploité dans le sud du Massif Central, les Boutières ardéchoises, la Castagniccia corse ou ailleurs, le châtaignier, devenu 'l’arbre à pain', est soigné comme un membre de la famille. Il est le compagnon indispensable d'une population rurale vivant dans des conditions rudes et spartiates, souvent proches de la survie. Arbre nourricier grâce à ses fruits, il est également une source de revenu grâce à la vente du surplus de sa production et de son bois. Il accompagne l’homme de sa naissance (berceau ou paillasse) jusqu’à sa mort (cercueil en bois de châtaignier).

Arbre utilitaire indispensable, il couvre tous les besoins de la vie pratique : menuiserie, toiture (charpentes et bardeaux), planchers, portes, fenêtres, meubles, tonnellerie, vannerie, éclisses, clôtures, palissades, piquets, tuteurs, etc. La présence de tanins lui confère une imputrescibilité et une résistance aux parasites très appréciées dans son usage comme piquet de vigne ou de treille, par exemple. Bien qu’il ne soit pas le meilleur bois de chauffage, il est tout de même largement utilisé dans ce registre et sert aussi de matière première pour la transformation du bois en charbon par la technique de carbonisation.

Jusque dans les années 1960, les châtaigneraies sont entretenues pour faciliter la récolte des fruits. Les arbres sont taillés tous les quatre ans environ, fin août début septembre. Les ramées provenant de la taille sont récupérées et les feuilles servent à nourrir les animaux. Dans les Boutières ardéchoises, ces ramées sont parfois regroupées en fagots qui, une fois séchés, sont soit stockés dans un hangar, soit empilés à l’extérieur pour former l’équivalent d’un gerbier appelé 'fouillassier' en langage patoisant. Lors des jours d’intempéries, les feuilles séchées des fagots permettent de nourrir le cheptel qui ne peut pas aller dans les pâturages. Le bois des fagots ensuite récupéré permet de fabriquer des tuteurs pour le jardinage ou bien sert de bois de chauffage. Rien ne se perd, d'où l’expression de 'civilisation du châtaignier' pour souligner l’attachement et la reconnaissance de l’homme envers cet arbre. Le recyclage et l’économie circulaire sont alors déjà pratiqués dans le monde rural par nécessité !

Fouillassier dressé contre un tronc de châtaigner
Fouillassier dressé contre un tronc de châtaigner
[Photo, 1950]

Le châtaignier est un bois de feuillus (hardwood). L’analyse de sa composition chimique révèle une proportion conséquente (jusqu’à 15 %) de produits extractibles à l’eau chaude dont les tanins. Cette particularité est largement exploitée pour fournir l’industrie du cuir en tanins pendant un siècle (1860-1960), en le substituant au tan dont la production artisanale devient insuffisante.

Il n’y a pas un tanin mais des tanins. Ce sont des produits complexes constitués de molécules chimiques de la famille des polyphénols. On les trouve en abondance dans le bois de châtaignier, le bois d’acacia, les écorces et le bois de chêne, ainsi que dans d'autres végétaux et fruits en plus ou moins grande quantité. Localisés dans les vacuoles des cellules végétales, ils sont souvent combinés à d’autres molécules organiques – les protéines, les alcaloïdes ou les oses – pour former des substances tanoïdes. Leur structure chimique varie mais comporte toujours un ou plusieurs groupes 'hydroxy' sur un noyau benzoïque.

Deux catégories de tanins sont distinguées : les condensés constitués d’unités flavonoïdes et les hydrolysables constitués d’esters de glucides, d’acides phénols et de leurs dérivés. Leur solubilité diminue lorsque leur poids moléculaire et/ou le nombre de groupes 'hydroxy' augmentent.

Les tanins sont largement présents dans le bois de châtaignier : le plus simple est l’acide gallique. Cet acide trihydroxy-3-4-5-benzoïque ou tri-phénol-acide est également abondant dans la noix de galle, d’où son nom. Découvert par le chimiste suédois Scheele en 1786, il a été largement utilisé par la pharmacopée pour son astringence et ses propriétés antiseptiques utiles pour guérir le purpura en particulier.

Représentation chimique de la molécule d’acide gallique
Représentation chimique de la molécule d’acide gallique

Les tanins ont la propriété de précipiter les protéines, d’où leur action tannante pour rendre le cuir imputrescible. Ils jouent également le rôle de protecteur chimique dans la défense des végétaux contre certains parasites. En œnologie, ils sont utilisés pour la clarification des moûts et des vins ; ils favorisent le vieillissement et la conservation de ces derniers. La présence de noyaux benzoïques et de leurs doubles liaisons chimiques c=c offre des perspectives à l’industrie chimique pour développer aujourd'hui de nouvelles molécules 'bio'. Ceci explique le regain d’intérêt de la communauté scientifique pour les tanins dans les programmes de recherche. Les fibres cellulosiques de châtaignier peuvent atteindre 1 à 1.2 mm de longueur pour un diamètre de 20 à 30 microns. Les vaisseaux, caractérisés par un appendice mince et petit, sont plus courts (300 à 500 microns) mais d’un diamètre plus grand (50 à 100 microns).

Fibres et vaisseaux de châtaignier
Fibres et vaisseaux de châtaignier
[Dessin L.Vidal - EFPG]

Pour un usage papetier, ces fibres appartiennent à la catégorie des fibres courtes. Après blanchiment, elles servent à fabriquer les papiers destinés à l’impression-écriture et apportent de l’opacité et du bouffant. C’est pour cette raison que la première machine à papier, mise en route en 1931 à l’usine Progil de Condat (Dordogne), est destinée à la fabrication de papiers d’édition 'bouffants'.

La surexploitation de la châtaigneraie pour alimenter l’industrie des extraits tannants n’est certainement pas la seule cause avancée pour expliquer la déforestation concernant les châtaigneraies. Les différents aléas climatiques – gel, sécheresse, été humide et hiver doux, réchauffement, tornade, etc. – ont également un impact sur la châtaigneraie qui doit de surcroît faire face à plusieurs fléaux. La maladie de l'encre, apparue au milieu du 19e siècle en France et causée par des micro-organismes filamenteux (type champignons ou Oomycètes), entraîne le dépérissement progressif du houppier et des branches de l’arbre. L’endothia, ou chancre de l’écorce, est une maladie cryptogamique connue depuis la fin du 19e siècle mais qui s’est fortement propagée à partir des années 1950. Elle se développe à partir de blessures ou fissures sur l’écorce des troncs et des branches causées par les intempéries, les animaux ou les hommes. Le champignon parasite agit sous l’écorce et sclérose progressivement les fibres et les vaisseaux de l’extérieur vers l’intérieur dans le liber du bois, empêchant la circulation de la sève et provoquant le dépérissement du châtaignier. Originaire de Chine, le cynips est un insecte parasite de la famille des Hymenoptera, apparu en France au début des années 2010. Sa piqûre sur les bourgeons foliaires les atrophie et provoque une réduction de la foliation qui, sans mettre en péril la vie du châtaignier, n’en affecte pas moins son développement et une bonne fructification. L’introduction d’un autre insecte, le torymus sinensis, prédateur du cynips, a malgré tout permis de limiter de façon biologique les conséquences de ce nouveau parasite.

En dehors de ces causes, le déclin de la châtaigneraie est aussi imputable en partie à l’abandon de celle-ci, suite à l’exode de la population rurale vers les villes, à partir des années 1960.

Châtaignier non entretenu victime de l’Endothia
Châtaignier non entretenu victime d’endothia
[Photo G. Coste]

Plusieurs initiatives régionales sont prises pour relancer la castanéiculture et revaloriser le métier de castanéiculteur. Ainsi, dans les années 1980, la recherche agronomique (INRA) permet d’obtenir de nouvelles variétés de châtaigniers hybrides, comme le Maraval ou le M15 (Marigoule), plus résistantes aux maladies. Ces variétés, souvent moins productives, obtenues à partir du Castanea sativa et du Castanea crenata japonais, améliorent le calibre des fruits mais ne permettent pas de retrouver le goûteux et le moelleux des célèbres marrons glacés de l’Ardèche, issus de variétés anciennes. Parmi ces variétés autochtones anciennes peu cloisonnées, citons la bouche rouge, la pourette et la sardonne.

La châtaigne d’Ardèche obtient une Appellation d’Origine Contrôlée (AOC) en 2006 et une Appellation d'Origine Protégée (AOP) en 2014. Est-ce un nouveau départ pour ce fruit séculaire et ancestral ? Si oui, les célèbres marrons glacés et crèmes de châtaignes de l’Ardèche pourraient de nouveau être majoritairement issus de fruits provenant de châtaigneraies ardéchoises se rénovant progressivement.

Mascotte publicitaire 'Marono' de Clément Faugier
Mascotte publicitaire 'Marono' de Clément Faugier.
Constitué d’un marron, de bogues et de feuilles
de châtaignier, ce graphisme publicitaire
apparaît en 1938 sur les emballages du précurseur
en matière de marrons glacés de l’Ardèche.
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