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  Vous êtes ici : Accueil > Base de connaissances > Histoire de nos métiers > Le Grésivaudan, berceau de la Houille Blanche > La saga des Bergès : dans la vallée du Grésivaudan Révision : 3 mai 2007  
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André FAURIE - Ingénieur EFPG

Extrait du Bulletin de La Cellulose,
numéro spécial, 2005
Mise en ligne : Mai 2007

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II - La saga des Bergès

2 - Dans la vallée du Grésivaudan

  Amable Matussière  
Figure 8 - Amable
Matussière

Après quelques déceptions dans la vente des bois de sa scierie, Amable Matussière installe deux défibreurs Voelter qu’il actionne par une chute de 35 mètres capable de 400 CV au Doménon, afin de fabriquer de la pâte mécanique. En 1867, en parcourant l’Exposition Universelle de Paris, il rencontre Aristide Bergès et manifeste un grand intérêt en découvrant l'invention présentée sur son stand. Il lui achète des défibreurs et lui demande de venir en surveiller le montage.

Aristide Bergès découvre le Dauphiné. Habitué des chaînes montagneuses, le Pyrénéen est séduit par le site exceptionnel du Grésivaudan. Il voit descendre des glaciers une énergie inépuisable qui manque cruellement à ses défibreurs. Dans un même site, il observe le bois, l’eau, l’énergie et les moyens de transport avec le PLM qui vient de s’implanter en 1863. Il ne manque que la technologie papetière qu'il connaît bien. Il voit la possibilité de concrétiser son rêve : un papier si bon marché que le "livre à 1 franc le kilo" deviendrait une réalité.

  Docteur Marmonnier  
Figure 9 - Docteur
Marmonnier

En arpentant la vallée, il fait la connaissance du Docteur Marmonnier (N.B. : le pionnier de la transfusion sanguine) intéressé par ses idées et ayant les mêmes affinités politiques, celles du parti républicain, centre gauche anticlérical.
Amable Matusière lui propose de s’associer avec lui, Alfred Frédet et Jean-Batiste Neyret pour monter une papeterie à Brignoud. A. Bergès refuse préférant, avec l’aide financière du Docteur Marmonnier, acheter une chute de 4 mètres au moulin à farine Chourrot à Lancey. Continuant leur entreprise sans Bergès, les trois industriels développent les papeteries de Domène, puis se séparent pour aller chacun vers leur chute et leur papeterie. C'est le début d’une profonde inimitié entre ces quatre papetiers entreprenants mais concurrents sur les chutes d’eau et les produits fabriqués : Amable Matussière sur le Doménon (Domène), Aristide Bergès sur la Combe et le Vors (Lancey), Alfred Freydet sur le Laval (Brignoud) et Jean-Batiste Neyret sur la Romanche (Rioupéroux). Avec leurs caractères forts, leurs styles et leurs compétences spécifiques, tous ont apporté un essor indéniable à la papeterie Rhônalpine.

  Plan de la petite chute alimentant l'usine de Lancey  
Figure 10 - Plan de la petite chute alimentant l'usine de Lancey

Le village de Villard-Bonnot, assis sur son cône de déjection glaciaire, contemple la vallée de l’Isère et regarde passer les crues dévastatrices. Adossés aux contreforts de Belledonne, les hameaux de Lancey et Brignoud dominent les champs inondables de La Plaine et forment l’essentiel de l’agglomération. Au milieu du XIXème siècle, l’économie se concentre essentiellement sur la sériciculture et l’exploitation du chanvre, comme dans l’ensemble du Grésivaudan. Dévalant de Belledonne, le ruisseau La Combe traverse le village et, passant par Les Gorges, il se précipite sur la roue du moulin à farine. Certes, le moulin est en ruine mais la volonté ne manque pas. Le ruisseau de La Combe-de-Lancey n’est pas d’une régularité exemplaire et son débit insuffisant pour actionner ses défibreurs. Remontant le cours d’eau, Aristide Bergès découvre un autre moulin 200 mètres plus haut, en aval du petit pont du Martinet. Ce qu’il n’aura pas en débit, la pression le lui donnera.

Toutefois, le projet de canaliser une chute de 200 mètres de dénivellation est taxé de démence. Les sceptiques, les frileux, les éternels négatifs argumentent : "un seul tuyau ne peut pas contenir la formidable pression". Le doute d'un grand nombre de bons esprits atteint même son associé le Docteur Marmonnier qui écrit : "Je suis effrayé, comme tout le monde, de cette formidable pression dans un seul tuyau".
Après cinq mois de persévérance, de ténacité, de calculs et d'efforts, le 28 septembre 1869, l'eau de Belledonne se jette sur la turbine par la conduite forcée, et les 1000 chevaux, dans une rage dévoreuse, râpent les rondins et libèrent ces fines particules de bois tant attendues des papetiers. La "petite chute" devient opérationnelle à Lancey. Un exploit salué par tous les professionnels.

Conduite forcée alimentant l'usine de Lancey     Canal d'amenée et tuyau en tôle de fer
Figure 11 - Conduite forcée alimentant
l'usine de Lancey
    Figure 12 - Canal d'amenée et tuyau en tôle de fer

Un canal d’amenée de 500 mètres et un tuyau "en tôle de fer" de 450 mètres de long et 400 millimètres de diamètre travaillant à 6 kg/mm2, sont nécessaires pour mener la force hydraulique sur la turbine avec une pression de 20 kg/cm2 et une vitesse de 64 m/s.

Turbine et défibreurs actionnés par la force hydraulique
Figure 13 - Turbine et défibreurs actionnés par la force hydraulique

Trois prouesses techniques doivent être soulignées : la résistance et l’étanchéité de la partie basse de la tuyauterie, les vannes et la turbine. Cette dernière est en fonte et peut fonctionner à 64 m/s en cas d’emballement.
Néanmoins, le débit du ruisseau de La Combe-de-Lancey est vraiment trop irrégulier. En janvier, a lieu "l’étiage" : impossible de tourner. De mai à septembre, c’est l’excès. Seule la fin de l’année est véritablement propice. Pour compenser ces dérèglements de la nature et assurer des livraisons régulières à ses clients papetiers, Aristide Bergès creuse des grottes dans la montagne et stocke la pâte à papier. Avec 650 tonnes de réserve, il parvient à faire face aux demandes.
En tout état de cause, le débit du ruisseau de Lancey est faible et très irrégulier.

Non contente d'être favorisée par ses mines de charbon, l'Allemagne vient de nous terrasser à Sedan. Gavée de houille bon marché, l'industrie des vainqueurs produit avec insolence et, triomphante, répand ses produits sur l'Europe. Pour Aristide Bergès, seule l'énergie des glaciers est capable de relever le défi.
Il faut noter qu'à la même période, Zénobe Gramme invente sa célèbre machine à produire le courant électrique et, en 1883, Lucien Gaulard met au point le transformateur à courant alternatif.

Zenobe Gramme     Lucien Gaulard
Figure 14 - Zenobe
Gramme
    Figure 15 - Lucien
Gaulard

Élu au Conseil municipal de Grenoble le 8 janvier 1878, Aristide Bergès pousse le maire, Édouard Rey, à assister le 14 juillet 1882 à l’éclairage de la Place de la Constitution. Conseiller municipal de Grenoble jusqu'en 1884, il est ensuite maire de Villard-Bonnot de 1896 à 1902.

Aristide Bergès, conseiller municipal de Grenoble, candidat républicain     Place de la Constitution à Grenoble
Figure 16 - Aristide Bergès,
conseiller municipal à Grenoble,
candidat républicain
    Figure 17 - Place de la Constitution à Grenoble
  Répartiteur d'eau de René Brosse  
Figure 16 - Répartiteur d'eau
de René Brosse

L’eau a toujours été un motif de conflits. En 1876, pour compenser le faible débit du ruisseau de Lancey, Aristide Bergès fait creuser le rocher et détourne les eaux provenant des Lacs du Domeynon pour alimenter le Lac du Crozet. Les industriels de Domène ne l’entendent pas de cette oreille et font sauter le canal à la mine. L’approvisionnement des vallées de Lancey et du Domeynon n'est réglé qu’après huit années de chamailleries et un jugement du tribunal de Grenoble. Un tiers du débit pour le Lancey, le reste pour le Doménon. L'hydraulicien René Brosse construit un répartiteur d'eau. Après avoir clarifié ce point, l'industriel décide d’aller "encore plus haut". Le Conseil municipal de La Combe ayant clairement signifié que les deux moulins en aval ne doivent en aucun cas manquer d’eau, Aristide Bergès obtient l’autorisation d’entreprendre sa deuxième conduite en 1882.

Le monde scientifique est admiratif : la râperie de Lancey fait merveille. Pour prouver qu'à défaut de charbon, nous avons des idées, le Centenaire de la Révolution se doit de montrer au monde ce dont nous sommes capables. Lors de l'Exposition Universelle de 1889, le savant fait part de la naissance de la "Houille blanche". Il expose une turbine de 500 CV et un plan de ses installations. Outre la démonstration de son génie scientifique, il fait un tabac marketing ! Sur son stand, il doit répondre aux nombreuses demandes d'échantillons du nouveau produit ainsi qu'aux propositions alléchantes.

Présentation de la Houille Blanche à l'Exposition Universelle de 1889     Stand de la Houille Blanche à l'Exposition Universelle de 1889
Figure 18 - La Houille Blanche
à l'Exposition Universelle de 1889
    Figure 19 - Stand de la Houille Blanche
à l'Exposition Universelle de 1889

En dépit de son habitude des grands espaces et des immenses troupeaux, un éleveur sud-américain est impressionné par les 2000 chevaux produits à Lancey. Il s'enquiert de la race et des prix pratiqués en se proposant comme courtier pour les Amériques. A. Bergès répond : "Mes chevaux sont à l'état sauvage ; quand le dressage en sera terminé, nous aviserons". Il présente ses deux chutes de 200 et 500 mètres et dit avoir en construction une chute de 1718 mètres raccordée directement au lac Crozet. En réalité, ce projet ne verra jamais le jour.

  Pierre Bergès  
Figure 20 - Pierre Bergès

Cette même année, son père, Pierre Bergès, meurt. À 90 ans, ce Pyrénéen opiniâtre montait encore à cheval. Original jusqu’au bout, il est enterré, selon ses dernières volontés, devant sa maison au bord du Salat, dans une cuve de pile hollandaise. À sa mort, son épouse le rejoint de l’autre coté de la cloison.

Les besoins en main d’œuvre deviennent considérables. Les ressources locales étant épuisées, Aristide Bergès fait appel à des Espagnols, des Arméniens, des Polonais et des Italiens. Aujourd’hui encore, on peut arpenter l’avenue d’Espagne, la place de Pologne... Ces expatriés ont fait souche et l’on peut dire que certaines spécificités syndicales de l’usine n’y sont pas étrangères. Avec trois conduites de 500 mètres et un débit maximal de 1500 l/s, la papeterie de Lancey dispose de 5400 ch, mais uniquement de fin avril à septembre. De janvier à mars, le débit diminue et la puissance baisse à 3000 voire 2500 ch. Pour palier à cet étiage, Aristide Bergès pense à utiliser les réserves naturelles des lacs d’altitude. En 1900, il perce le lac de Crozet et associe la chute à un réservoir, la puissance à la continuité. Les pouvoirs publics s'intéressent à cette nouvelle énergie et créent le service administratif des forces hydrauliques.

  Société du Tramway Grenoble-Chapareillan  
Figure 21 - Société du Tramway Grenoble-Chapareillan

Poursuivant son idée généreuse et sociale de faire profiter la population de la "Fée Électricité", il crée en 1898 la Société d’Éclairage Électrique de la vallée du Grésivaudan et déclare : "Le progrès doit servir l’homme, le kilo de papier à 1 franc pour développer la lecture, et 1 sou par lampe et par jour pour que chacun ait l’électricité". Avec son fils Maurice qui en assure l’exploitation, il fait entrer la lumière dans tous les foyers. En dix ans, le nombre d’abonnés passe de 195 à 1402 soit 9807 lampes. Le réseau de 120 km touche une population de 13000 habitants. Il faut noter que l’électricité n’était fournie que la nuit pour l’éclairage. À la même époque, A. Bergès crée la Société du Tramway Grenoble-Chapareillan alimentée par ses turbines. Les distances avec Grenoble sont réduites et la vitesse vertigineuse de 20 km/h est atteinte : au passage de ce "TGV", on rentre prestement les enfants et les chiens !

Le 2 février 1892, Aristide Bergès assiste au premier cours du soir du professeur Paul Janet et soutient ce nouvel enseignement à Grenoble. Ce germe aboutit à la création de l’Institut Électrotechnique de Grenoble (IEG) en 1898 et, à la suite du Congrès des Papetiers de France en 1906, à la création de l’École Française de Papeterie en 1907, rattachée à l’IEG.

À la fin du siècle, la papeterie de Lancey dispose de 7000 chevaux et produit 4000 tonnes par an de papier.

 

 

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