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Vous êtes ici : Accueil > La technique > Consommables et papier > La secrète harmonie du désordre aléatoire dévoilée dans la feuille de papier > Des univers alentour, à portée de main, c’est le cas de la feuille de papier > La feuille de papier   Révision : 11 janvier 2016
 
  La secrète harmonie du désordre aléatoire
dévoilée dans la feuille de papier
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Essai sur une forme d'espace moteur en milieu stochastique    
Jacques Silvy, Professeur Honoraire des Universités
(Novembre 2015)

I - Des univers alentour, à portée de main, c’est le cas de la feuille de papier

I-2 - La feuille de papier

Envisageons le cas du papier, un matériau communément répandu de par ses nombreuses utilisations. Bien qu’omniprésent dans notre environnement, peu de personnes s’interrogent cependant sur sa structure complexe3 ainsi que son processus de fabrication.

[3] La complexité "est un tissu (complexus : ce qui est tissé ensemble) de constituants hétérogènes inséparablement associés : elle pose le paradoxe de l’un et du multiple... Mais alors la complexité se présente avec les traits inquiétants du fouillis, de l’inextricable, du désordre, de l’ambiguïté, de l’incertitude... La difficulté de la pensée complexe est qu’elle doit affronter le fouillis (le jeu infini des inter-rétroactions), la solidarité des phénomènes entre eux, le brouillard, l’incertitude, la contradiction." : citation extraite de l’ouvrage d'Edgar Morin "Introduction à la pensée complexe", 2005, Ed. du Seuil, Essais 534, pp.21-22.
La complexité génère le hasard : "Mais si ce joueur bat les cartes assez longtemps, il y aura un grand nombre de permutations successives ; et l’ordre final qui en résultera ne sera régi que par le hasard ; je veux dire que tous les ordres possibles seront également probables. C’est au grand nombre des permutations successives, c'est-à-dire à la complexité du phénomène, que ce résultat est dû" a écrit Henri Poincaré dans son ouvrage "Calcul des probabilités", pp.8-10, op. cit.
 

Dans une feuille de papier de format A4, de surface 1/16 de m², de dimensions 29,7 cm en longueur, 21 cm en largeur et 60 microns en épaisseur, de la qualité standard utilisée pour l’impression, le nombre de fibres végétales qui sont le principal constituant du papier, est d’environ 47 millions soit 13.745 fibres par mm³ de la feuille4.

[4] Le nombre de fibres par mm³ dans la feuille de papier est très sensiblement le même que le nombre de neurones par mm³ de substance grise dans le cortex du cerveau humain. Dans l’exemple cité, celui d’une feuille de papier pour impression, cette quantité de fibres est répartie dans des feuillets superposés (6 à 7 en moyenne) projetés sur une surface de 16,6 mm², soit l’équivalent d’un confetti de 4,6 mm de diamètre et de 60 microns d’épaisseur. Des chercheurs brésiliens ont trouvé que les circonvolutions du cortex du cerveau dans la boîte crânienne pourraient être décrites par la même loi mathématique que celle des plis d'une feuille de papier froissé.
 

Cette quantité de fibres varie suivant la nature du végétal utilisé ainsi que de l’épaisseur et de la texture de la feuille, paramètres qui sont fonction des usages du papier. La multiplicité des usages justifie l’appellation d’univers fibreux pour caractériser l’étendue du domaine des utilisations du papier compte tenu de ses propriétés5.

[5] Au XXe siècle, les technologues ont utilisé l’appellation "Grand Univers" pour désigner "le format d’une feuille de papier de pâte fine, servant généralement pour les impressions lithographiques et ayant environ 1 m sur 1,3 m (ce qui correspond à environ un milliard de fibres)". [Cf. Le Nouveau Larousse Illustré, Dictionnaire universel encyclopédique, Paris, Librairie Larousse].
L’instance internationale de normalisation ISO définit le format des feuilles de papier en référence aux termes de différentes séries : An, Bn, Cn, qui délimitent la surface de feuilles de papier rectangulaires, en fonction de leurs dimensions en longueur et en largeur.
La multiplicité des usages du papier a été déclinée de manière plaisante en 1965 dans la chanson "Les P'tits Papiers", paroles et musique de Serge Gainsbourg, interprétée avec succès par la chanteuse française Régine [Vidéo 1].
                     
  Vidéo 1 - Régine chante "Les p'tits papiers"
[YouTube]
 
     

Sur les machines à papier les plus modernes et suivant les sortes de papiers, il peut suffire d’à peine 0,3 secondes pour que 75 milliards de fibres dispersées par des micro-turbulences intenses dans une suspension aqueuse, soient réparties sur une surface de 10 m x 10 m, en réalisant une feuille homogène d’un seul tenant et de consistance moyenne6.

[6] 75 milliards de fibres réparties en 0,3 secondes dans une feuille de 10 m x 10 m sur la machine à papier, c’est sensiblement le nombre de neurones dans le cerveau humain et la moitié du nombre d’étoiles dans notre galaxie de la voie lactée.
 

La texture de la feuille de papier est ainsi formée de manière quasi instantanée, en continu, sur la table de fabrication de la machine à papier [Figure 1].

                Formation de la feuille d’un papier d’impression à base de pâte de paille et de plantes annuelles      
  Figure 1 - Formation de la feuille d’un papier d’impression
à base de pâte de paille et de plantes annuelles,
vitesse de production de la machine : 850 m/mn.
Machine à papier du Groupe Trident au Punjab (Inde).
Concepteur et constructeur : Allimand à Rives (France).
 
     

En examinant la feuille à l’aide d’un microscope, nous identifions les éléments fibreux dispersés dans la feuille. Le nombre de fibres par unité de volume de la feuille, la longueur moyenne des cordes dans les pores entre les interfaces des parois des fibres, la direction des fibres dans le plan ainsi que dans l’épaisseur de la feuille définissent de manière statistique la taille et la forme moyenne des pores de la feuille à une échelle sub-millimétrique7 [Figures 2 & 3].

                Papier buvard       Papier pour condensateur  
  Figure 2 - Papier buvard -
Microscope électronique à balayage
[Ana-Paula Gomes, UBI]
  Figure 3 - Papier pour condensateur -
Microscope électronique en transmission
[Henri Chanzy, Cermav]
 
         
[7] La taille d’un objet compact peut être évaluée par la longueur moyenne des sécantes interceptées par cet objet lorsqu’il est traversé de part en part par des droites, dans toutes les directions. Suivant cette définition, Tomkeieff a établi en stéréologie que la taille d’un objet est égale à quatre fois l’inverse de la surface spécifique volumique de l’objet. Dans le cas d’un milieu poreux à porosité uniforme, la taille moyenne des pores évaluée en tant que sécante moyenne dans les pores <<g (θ)>> est égale à quatre fois la valeur de la porosité rapportée à la surface spécifique volumique de la texture poreuse.

La terminologie qui définit les domaines qualifiés de macro, méso, microscopiques dans un ensemble d’éléments ne se réfère pas à des dimensions spatiales fixées dans l’absolu mais caractérise des champs d’observation classés relativement les uns par rapport aux autres. Ce classement correspond à la possibilité d’effectuer l’observation d’éléments de taille différente.
Ainsi, dans une feuille de papier, le domaine macroscopique permet d’identifier les flocs qui sont des agrégats de fibres de dimension moyenne de quelques millimètres et répartis de manière homogène dans la feuille. Pour ce faire, la dimension du champ d’observation est proche du décimètre.
Le domaine mésoscopique permet d’observer les fibres à l’intérieur des flocs. Il correspond à des champs d’observation dont la dimension est de l’ordre de quelques millimètres.
Le domaine microscopique permet d’observer les parois des fibres ainsi que leurs constituants fibrillaires. Ce domaine correspond à des champs d’observation de quelques micromètres. Les fibrilles, dont la longueur est de quelques micromètres et la largeur de quelques nanomètres, sont constituées par des associations de macromolécules de cellulose. La macromolécule de cellulose est un enchaînement de molécules de glucose dont la taille est inférieure au nanomètre et constituée d’atomes de carbone, d’hydrogène et d’oxygène [Cf. J.J. Hermans "La cellulose", ouvrage traduit de l’allemand par Marcel Chêne, Professeur à l’EFP, Grenoble, 1950].

Selon les définitions de G. Matheron dans "Éléments pour une théorie des milieux poreux" Ed. Dunod, pp.86-89, Genèse de la loi de Darcy : "Le niveau macroscopique, correspond à des éléments de volume suffisamment grands, vis-à-vis des dimensions granulométriques, pour que le milieu poreux puisse être regardé comme homogène… Un milieu poreux homogène se caractérise expérimentalement par l’apparition de propriétés macroscopiques constantes : porosité moyenne, perméabilité, etc., pourvu qu’elles soient mesurées à l’échelle de volumes grands vis-à-vis des dimensions granulométriques et ne se modifient pas dans l’espace. Cette homogénéité est de nature purement statistique. Au niveau granulométrique, le milieu reste irréductiblement hétérogène". Un ensemble homogène se reproduit de place en place, c’est ainsi que l’entend Henri Poincaré dans sa définition de la loi d’homogénéité [Cf. "La science et l’hypothèse" Ed. La Bohème, Les sillons littéraires, 1992, Chap.IV, l’espace et la géométrie, pp.86-87].
 

La suspension fibreuse, à son arrivée sur la machine à papier, a la consistance d’une soupe faiblement concentrée, avec des micro-agrégats de fibres de taille millimétrique qui forment des grumeaux appelés flocs en terminologie papetière. La suspension s’écoule dans la caisse de distribution de la pâte, située en tête de la machine à papier, avec un régime de micro-turbulences intenses destiné à rompre les flocs et à distribuer la pâte de manière homogène sur la toile de filtration où s’effectue la formation de la feuille. L’opération est réalisée à l’aide d’un répartiteur hydraulique dimensionné en fonction de la largeur de la toile et profilé en forme de venturi convergent avec, à sa sortie, des règles métalliques soigneusement rectifiées et dont l’espacement, qui est de l’ordre du centimètre, est contrôlé par des asservissements qui mettent en œuvre une haute technologie. Un brusque changement d’état de la pâte à papier, de liquide à l’état semi-solide, s’effectue au moment de l’impact de la suspension sur la toile sans fin de filtration, entraînée en défilement continu. Cette transition de phase s’accompagne de modifications de la structure fibreuse qui, d’isotrope en moyenne dans la suspension aqueuse, devient anisotrope dans le matelas fibreux couché sur la toile de filtration.

La formation de la feuille est complétée, au cours de son transport sur la machine à papier, par compression du matelas fibreux au contact de feutres qui absorbent l’eau puis, par séchage, en évaporant l’eau au contact de la surface polie de cylindres chauffés. Tout au long de son parcours sur la machine, dans les presses et dans la sécherie, la feuille est soumise à des contraintes de tension dans le plan de la feuille et de compression suivant son épaisseur à l’aide de toiles perméables sans fin qui assurent la planéité de la feuille jusqu’à son bobinage en fin de machine. La vitesse d’entraînement de la feuille sur la machine à papier est de l’ordre de 100 Km/h pour les sortes communes destinées à l’impression voire supérieure, 120 Km/h pour les papiers de faible grammage8 (par exemple 14 g/m²) destinés à des utilisations d’essuyage. L’ensemble des opérations de la fabrication est contrôlé par des opérateurs, spécialistes du procédé papetier, assistés par un ordinateur central qui assure la régularité de la fabrication et minimise les casses de la feuille.

[8] Le grammage d’un papier est sa masse par unité de surface. La valeur normalisée ISO du grammage s’exprime en g/m². Elle se détermine en effectuant un échantillonnage de feuilles au hasard dans un lot industriel. Le grammage est une caractéristique essentielle du matériau papier. Il est relié à ses propriétés d’usage et permet d’évaluer sa valeur marchande.
 

La structure de la feuille se reproduit ainsi en continu sur la machine à papier sur une largeur, dite laize en terminologie papetière, qui peut atteindre 10 mètres pour les sortes courantes et une épaisseur en moyenne inférieure au dixième de millimètre. Compte tenu de ce processus, un papier fabriqué suivant les règles de l’art est un matériau dont la texture est homogène lorsqu’elle est évaluée à l’échelle des dimensions nécessaires pour sa mise en œuvre qui recouvre une étendue de l’ordre du millimètre voire inférieure dans le cas de l’impression, jusqu’à plusieurs mètres lorsque le papier est utilisé pour la fabrication de produits manufacturés destinés à l’emballage et à la construction dans l’habitat et le génie civil.

En fonction des réglages de la machine à papier, des gradients de vitesse sont formés dans l’épaisseur de la veine liquide de la suspension fibreuse pendant le court instant où s’effectue la formation de la feuille. Les fibres, dont la longueur est voisine du millimètre et la largeur voisine de la dizaine de micromètres, sont déposées sur la toile de filtration avec leur grand axe situé en moyenne dans un plan parallèle au plan de la toile d’où la structure feuilletée et lisse en surface de la feuille de papier9.

[9] L’appellation "papier" est éponyme pour de nombreux matériaux formatés en feuille bien que non réalisés suivant le procédé papetier qui est majoritairement fabriqué à partir de la cellulose des fibres végétales. Par exemple, il est d’usage courant de parler du "papier d’aluminium" dans le cas de ce métal laminé en feuille très mince.
 
                   
  Figure 4 - Diffusion par transmission d’un faisceau
laser de section 0,2 mm, impactant une feuille
de papier d’emballage, mesure en continu sur
machine à papier par le procédé Lippke.
L’élongation de l’image est la plus marquée
dans la direction du maximum d’orientation des fibres.
 

Sous l’effet des forces induites par le gradient de vitesse dans l’épaisseur de la feuille lors de sa formation, l’orientation des fibres est privilégiée à divers degrés dans le sens de fabrication de la machine, dit le sens marche. Ainsi, les directions du sens marche et du sens travers qui lui est perpendiculaire dans le plan de la feuille et celle de l’épaisseur perpendiculaire au plan de la feuille, constituent trois directions d’axes principaux privilégiés pour la feuille. Cette configuration existe déjà à l’intérieur des flocs à une échelle inférieure au millimètre : par exemple, analyse de l’orientation des fibres dans un papier d’emballage [Figure 4] ainsi que dans le cas d’un papier journal [Figures 5 & 6].

                Papier journal, 45 g/m2, en coupe transversale        Pore equivalent ellipsoïdal d’un papier journal   
  Figure 5 - Papier journal, 45 g/m², en coupe transversale
[ESRF]
  Figure 6 - Pore équivalent ellipsoïdal d’un papier journal,
45 g/m² (échelle en μm)
 
         

Cette structure confère à la feuille des caractéristiques structurales spécifiques qui sont à l’origine des propriétés fonctionnelles du papier pour ses différents usages10.

[10] L’International Association of Scientific Paper Makers (IASPM) regroupe les chercheurs spécialisés dans les études du procédé de fabrication du papier et de ses propriétés d’usage. La Fiber Society regroupe les chercheurs dont les travaux sont dédiés à l’étude des matériaux fibreux et plus spécifiquement : les textiles, les non tissés, les feutres, les filins pour amarrage.
 

Pour les utilisations courantes, l’épaisseur d’une feuille de papier est inférieure au dixième de millimètre avec une régularité de l’ordre de quelques microns. Pour les cartons, l’épaisseur de la feuille peut cependant être supérieure au millimètre. En un point de la surface de la feuille, la courbure est en moyenne nulle lorsqu’elle est évaluée sur des distances de l’ordre du millimètre11.

[11] La courbure totale en un point d’une interface est proportionnelle à l’inverse du produit des rayons de courbure principaux de l’interface. La courbure totale, également dénommée courbure de Gauss, peut être positive – en forme de vallée ou de colline –, négative – en forme d’une selle de cheval – ou nulle. La courbure moyenne est la moyenne arithmétique des courbures principales en un point.
 

D’où les usages du papier compte tenu de sa planéité pour l’impression, l’écriture, la reprographie voire le calage de précision des pièces mécaniques. Tout autre est la forme de l’interface des fibres et des pores à l’échelle submillimétrique en-deçà de la surface de la feuille. De point en point sur les interfaces de la texture, la courbure est de manière aléatoire positive ou négative, définissant des formes d’une grande complexité. C’est ainsi qu’apparaît la texture d’une feuille de papier qui échappe à nos observations au cours de ses utilisations communes.

L’utilisation du papier comme support de l’écriture est apparue au troisième siècle avant notre ère si l’on en juge par l’existence de documents écrits sur des feuilles de papier datant de cette époque et trouvés dans la Grande Muraille de Chine. Dès le premier siècle de notre ère, les Chinois ont utilisé pour l’écriture des supports textiles constitués d’une trame non tissée formée à partir de débris de fils de soie mis en suspension dans l’eau et consolidée par séchage à l’air sur un support de filtration textile mis en tension sur des cadres12.

[12] L’idéogramme chinois du papier est dérivé de celui de la soie [Cf. Michel Soutif, sinophile érudit, Président honoraire de l’Université scientifique et médicale de Grenoble et Professeur associé à l’Université de Shanghai, "L’Asie source de sciences et des techniques", collection Grenoble Sciences, 1995, p.196].
Cette origine du papier est également celle qui est citée par Erik Orsenna, membre de l’Académie Française, dans "Sur la route du papier", Petit précis de mondialisation III, Le livre de poche 32917, Ed. Stock, 2012, p.19.
 

Puis vint le développement de la fabrication artisanale du papier à partir de fibres végétales en provenance de plantes annuelles et d’écorces d’arbres tels Broussonetia Papirifera et Murientis Papirifera, des matières premières moins onéreuses que la soie et plus faciles à se procurer en grande quantité. Cette invention du papier en utilisant des fibres d’origine végétale est datée de l’an 105. Elle est attribuée à Tsai-Lun, un superintendant technologue de la maison impériale de l’empereur Hoti13.

[13] Les origines du matériau papier dans sa forme de réalisation artisanale ont été étudiées par différents auteurs notamment par Erik Orsenna, dans son ouvrage op. cit. ; Pierre-Marc de Biasi et Karine Douplitzky dans "La saga du papier", ARTE Editions, Adam Boro, 1999, chap. II, pp.25-39, chap. IV, pp.59-61 ; Gérard Coste dans "Le papier, la belle histoire", Cerig, Avril 2004.
 

On peut penser que cette innovation est l’appropriation par l’homme d’un matériau existant dans la nature et réalisé par les guêpes cartonnières de l’espèce poliste Bernhardis Cornis qui construisent leur nid avec des fibres végétales collectées dans leur proche environnement. La texture d’une feuille de papier est à s’y méprendre identique à celle de la feuille qui constitue l’enveloppe du nid de cette sorte de guêpes. On peut s’en rendre compte en comparant au microscope la texture du papier mâché des guêpes et d'un papier d’emballage fabriqué industriellement [Figures 7 & 8].

                           
  Figure 7 - Papier du nid de guêpes   Figure 8 - Papier d'emballage  
Microscope électronique à balayage
[Christian Voillot & Martine Rueff, LGP2]
 
         

La texture de ces deux types de feuilles est constituée dans un cas comme dans l’autre de fibres de bois résineux14.

[14] Une présentation de la comparaison du papier des guêpes cartonnières et du matériau papier tel qu’il est fabriqué industriellement de nos jours, est ainsi faite à l'Ontario Science Centre, Toronto (Canada) dans les salles dédiées à la communication ainsi qu’au musée du papier de Oji Paper Company, Tokyo (Japon).
 

L’existence sur notre planète du matériau papier pourrait ainsi se situer à l’époque de l’apparition des insectes vespidés, un des vecteurs de pollinisation des plantes à fleurs. En s’appropriant ce matériau qui existe dans la nature depuis plusieurs millions d’années, l’homme a conféré au papier ses lettres de noblesse, confirmant sa pérennité adaptée à un développement durable. La matière première du papier provient en majorité des fibres végétales dont la paroi est constituée de faisceaux micro-fibrillaires de cellulose. Cette macromolécule organique, la plus abondante sur la terre, est produite dans les végétaux par un processus bioénergétique : la photosynthèse, résultat de l’effet de l’énergie solaire sur le dioxyde de carbone et l’eau15.

[15] Le papier est un matériau qu’il faut privilégier dans le contexte actuel d’économie durable. La matière première du papier, la cellulose, est une macromolécule d’origine naturelle renouvelable, sa formule chimique est :
(C 6 H 12 O 6 ) n H 2 O.
Sous sa forme fibreuse, cette matière première peut être réutilisée, en moyenne 6 à 7 fois successives, pour fabriquer de nouveaux papiers ou cartons, après triage et remise en pâte des vieux papiers recyclés. Il existe des gammes de papiers produites à 100% avec du papier recyclé [Cf. Gilles Pelissier, Cosmétique Magazine, n°106, mars 2010, "Le papier, vecteur d’une communication de qualité"].
De nombreux articles d’usage courant et des matériaux sont fabriqués à partir de fibres cellulosiques dans des conditions où le bilan carbone est neutre justifiant la certification du Forest Stewardship Council (FSC). Ce label est propre à l’industrie du bois et celle du papier. Il est basé sur une charte de gestion responsable de la forêt qui implique sa régénération et bénéficie du soutien d’ONG, de Greenpeace et de WWF.

Des traitements chimiques de gazéification et de combustion, l’un comme l’autre sources d’énergie, transforment en fin de leur utilisation les vieux papiers en dioxyde de carbone atmosphérique qui, en combinaison avec l’eau et sous l’effet de la lumière absorbée par les pigments chlorophylliens, génère la cellulose par un processus photosynthétique suivant la réaction :
6 CO 2 + 12 H 2 O = C 6 H 12 O 6 + 6 O 2+ 6 H 2 O.
C’est ainsi que se renouvelle la matière première du papier tout en étant la source de production d’oxygène dans l’atmosphère. Il existe également une génération de la cellulose par des processus bactériens, par exemple par la souche Acetobacter xylinium.

La cellulose utilisée dans la fabrication du papier sous sa forme fibreuse, est générée dans un intervalle de 6 à 25 ans suivant les espèces végétales de bois, feuillus ou résineux. L’industrie de la pâte et du papier utilise souvent les bouts fins des arbres et les tombées du sciage, appelées dosses, sous-produits de l’équarrissage des grumes destinées à la fabrication des planches pour l’industrie du meuble et des bois de charpente dans la construction de l’habitat. Des forêts de culture sont plantées et gérées suivant une logique de développement durable pour ces différentes utilisations.

Le processus de fabrication de la pâte à papier et du papier s’autoalimente en énergie par combustion de la lignine, une macromolécule organique amorphe intriquée avec les enchaînements macromoléculaires cellulosiques qui rigidifie la structure fibreuse des végétaux. La lignine est éliminée de la paroi des fibres par dissolution au moyen de processus chimiques, par exemple le procédé Kraft qui permet de récupérer les produits chimiques utilisés. Par combustion de la lignine, la production de la pâte à papier ainsi que celle du papier est excédentaire au point de vue de son bilan énergétique. Ainsi, dans la majorité des cas, le procédé papetier est producteur et exportateur d’énergie.

La fermentation en éthanol des sucres obtenus par l’hydrolyse des hémicelluloses extraites du bois dans la fabrication de la pâte à papier, peut être la source de biocarburants de seconde génération. Les recherches effectuées à Grenoble INP-Pagora par Dominique Lachenal, Professeur, Médaille d’Or de l’Académie d’Agriculture de France en 2015, et Christine Chirat, Maître de Conférences, et l'équipe Bioraffinerie : chimie et éco-procédés du Laboratoire Génie des Procédés Papetiers (LGP2), ont montré que 75 litres d’éthanol peuvent être obtenus en moyenne par tonne du bois pinus pinaster avant traitement pour la fabrication de pâte à papier. L’émission de CO2 par combustion de l’éthanol est réduite de 50% par rapport à la combustion des carburants d’origine fossile, ce qui est un bien meilleur résultat qu’avec l’utilisation des biocarburants de première génération produits à partir du colza ou du maïs pour lesquels la diminution d’émission de CO2 n’atteint que 30 à 25% en moyenne.

L’utilisation du papier et du carton est bénéfique pour l’activité humaine dans une optique de développement durable et de lutte contre le changement climatique, pour autant que la composition de l’atmosphère, les réserves d’eau et les caractéristiques spectrales du rayonnement solaire soient conservées. Imaginons ce que serait un monde sans papier, une conjecture illustrée de manière plaisante et instructive dans un film destiné au grand public, réalisé dans les années 1970 par l’IRFIP, un organisme de formation professionnelle pour l’industrie papetière à l’EFP (Grenoble INP-Pagora).
 

Depuis les premières réalisations artisanales du papier, la texture de base de la feuille a été peu modifiée, même après l’invention de la machine à papier par Nicolas Robert en 1799 qui transforma le procédé de fabrication du papier à la main, feuille après feuille, en un procédé continu entièrement automatisé16.

[16] Nicolas Robert fut l’inventeur de la machine à fabriquer le papier en continu. Son brevet fut acheté par son patron Firmin Didot puis vendu par le beau-frère de ce dernier à un industriel anglais qui l’exploita et le mis en œuvre avec succès sous l’appellation "machine Fourdrinier".
 

À titre d’exemple, la fabrication d’un papier destiné à l’impression du journal est réalisée sur des machines dont la production est en moyenne de 1000 tonnes en 24 heures, ce qui représente en une heure une feuille de papier de 100 kilomètres de long, de 10 mètres de large et de 60 micromètres d’épaisseur, enroulée en continu, en bobines, au bout de la machine à papier.

     
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Mise en page : A. Pandolfi